Il sagit du mémoire de maîtrise que j'ai realisé cette année dans le cadre de la Maîtrise d'Ethnologie, mention Anthropologie Biologique,Paleoanthropologie et Préhistoire, UFR de Sciences Biologiques, de l'université Bordeaux I. Sous la direction de Géraldine Lucas.

 

Discussion d'un cadre chronologique pour l'utilisation du propulseur et de l'arc

 LANSAC, JEAN PIERRE

 

 

Introduction

 " an elegant weapon for a more civilised age "

Obi-Wan Kenobi

L'une des caractéristiques que l'on retient le plus communément quant aux sociétés du paléolithique supérieur est leur statut de chasseur-cueilleur. En effet, une littérature importante a été consacrée, et ce dès les débuts de la discipline préhistorique, à ce mode de vie des sociétés préhistoriques (Rosny aîné, 1985). Mais un des aspects a plus particulièrement retenu l'attention : il s'agit des techniques utilisées pour l'activité cynégétique. Dès le dix-neuvième siècle, des préhistoriens tels Lartet et Christy ou un peu plus tard Mortillet font le rapprochement entre certains " artéfacts " trouvés au cours de fouilles et une arme décrite à plusieurs reprises dans la littérature ethnographique : le propulseur. (Catellain, 1988 ; Michel, 1897; Mortillet, 1891, 1910). Mais on découvre aussi très vite des pointes de projectile emmanchées et des pièces conservées en milieux humide qui prouvent que certaines sociétés préhistoriques ont utilisé l'arc (Junkmanns, 1996 ; Rausing,1967 ;). Une question va alors se poser, en l'absence de moyens de datation, quant aux périodes respectives d'utilisation de ces deux armes de jet.

Dans l'état actuel des connaissances, on sait que dès le Paléolithique moyen, l'homme va utiliser des armes pour la chasse comme le prouvent les découvertes de Clacton-on-Sea, Leringhen ou plus récemment les épieux de Schoninghen datés à 360 000 ans (Dennel 1997 ; Thieme 1997). Puis au Paléolithique supérieur on va voir l'apparition de deux nouvelles armes dont le mode de fonctionnement est complètement inédit ; le propulseur et l'arc. L'opinion communément admise (confirmé par de nombreuses découvertes archéologiques (Cattelain, 1989 ;)) est que le propulseur qui serait apparu au moins au Solutréen aurait précédé l'arc dont l'apparition ne remonterait " que " au mésolithique (Junkmanns 1996).

Mais il existe en fait deux manières d'évaluer le cadre chronologique d'apparition et d'évolution de ces deux armes. La première méthode que l'on pourrait qualifier de " directe " consiste à ne se fonder sur les pièces attestées comme étant des propulseurs ou des arcs (ou leurs projectiles mais pourvus de leur hampe). La deuxième méthode qu'on peut qualifier d'" indirecte " consiste à étudier les pièces archéologiques les plus présentes dans les niveaux archéologiques c'est à dire essentiellement les pointes de projectile. En étudiant la morphologie de ces pièces et en les comparant à des modèles ethnographiques et expérimentaux, le chercheur va tenter de déterminer (entre autre) quelles ont été les conditions d'utilisation au sens large (cela inclut donc le mode de propulsion) de ces pièces. Bien sûr, on ne peut pas mener une recherche sérieuse en ne se basant que sur l'une ou l'autre des deux méthodes et il convient donc de s'appuyer sur les données directes pour essayer de confirmer ou d'infirmer les résultats obtenus de manière " indirecte ".

Néanmoins, ces méthodes ont leurs limites. Il s'avère donc intéressant d'étudier le cadre chronologique connu pour l'utilisation du propulseur et de l'arc durant le Paléolithique supérieur. Puis en y intégrant les dernières données directes et indirectes connues, on pourra discuter ce cadre pour tenter de déterminer dans quelle mesure il peut être considéré comme valide.

 

I Deux modes de propulsion différents : le propulseur et l'arc.

L'arc et le propulseur sont apparus au Paléolithique supérieur en Europe. Ils ont un point commun : ce sont les deux premières armes " composites " inventées par l'homme. En effet, l'épieu, utilisé d'estoc ou lancé à la main peut être considéré comme une arme " simple " car sa propulsion est assurée directement par la main de l'utilisateur. Le propulseur et l'arc quant à eux associent au projectile un intermédiaire entre la main de l'utilisateur et le projectile lui-même, intermédiaire dont la fonction est d'améliorer l'efficacité du système par rapport à un système simple (comme l'épieu). Néanmoins le mode de fonctionnement de ces deux systèmes est totalement différent. C'est ce que nous allons mettre en évidence ici.

A : le propulseur.

1/ définition

Le propulseur est un " objet allongé pris pour sa plus grande partie ou sa totalité sur une baguette de matière animale- bois de renne, os , ivoire- de longueur variable, dont une partie (distale) est pourvue d'un dispositif destiné à servir d'appui au talon de la hampe du projectile, et dont la partie opposée (proximale) présente des aménagements qui suggèrent un dispositif d'emmanchement ou d'attache " (Cattelain, 1988). Cette définition archéologique est très précise mais pour être totalement exhaustif, il convient de rajouter que le propulseur peut aussi être réalisé en corne animale ou en matière végétale. L'absence de pièces archéologiques ne signifie nullement leur non utilisation étant donné les problèmes de conservation liés à ces matériaux.

On peut distinguer plusieurs types de propulseurs (cf. fig.1 : différents types de propulseurs (Cattelain 1988)) : les propulseurs mâles, les propulseurs femelles et les propulseurs androgynes. On reconnaît le propulseur mâle car le projectile dans la partie distale duquel on peut observer une cupule, vient s'appuyer sur un dispositif d'arrêt en forme de crochet. Le dispositif d'arrêt du propulseur femelle correspond lui à une gouttière avec un talon d'arrêt contre lequel vient s'appuyer l'extrémité distale du projectile (qui n'a plus de cupule). Le dispositif du propulseur androgyne est un mélange des deux dispositifs précédents puisque au fond de la gouttière on peut observer un crochet atrophié.

 

2 / mode de fonctionnement.

a : le propulseur

Le propulseur joue un rôle de bras de levier, il augmente la longueur du bras de l'utilisateur. Il permet donc d'augmenter la vitesse et par conséquent la force de pénétration du projectile. L'impulsion la plus importante est fournie en fin de geste par un mouvement de fouet effectué par le poignet. De plus, la force est retransmise au niveau de la partie distale du projectile et non plus au niveau de la partie médiale comme c'est le cas avec un javelot ou un épieu. La main ne joue donc plus qu'un rôle de guidage du projectile, ce qui en augmente la précision (cf. fig 2 : décomposé de tir au propulseur (Cattelain et Rieu 1999)).

b : le projectile

Il convient tout d'abord de préciser un point de terminologie. Si l'on entend communément parler de sagaie pour désigner la pointe de projectile en matière animale dans la littérature préhistorique, nous utiliserons ce terme au sens ethnologique du terme pour décrire l'ensemble du projectile : hampe et pointe.

La sagaie se compose d'une hampe en matière végétale dont la longueur est variable (de 1.20m à 3m), d'une pointe située sur la partie distale et qui peut être rapportée en matière végétale, animale ou minérale ou bien qui peut être constituée par la partie distale de la hampe que l'on aura ou non durcie au feu. On peut observer sur certaines sagaies la présence d'un empennage destiné à stabiliser le vol du projectile ainsi que la présence d'une cupule sur la partie proximale (associée à l'utilisation d'un propulseur mâle ou androgyne).

3 / pièces archéologiques

Les premiers propulseurs ont étés découverts en fouille par Lartet et Christy à Laugerie-Basse en 1862 et publiés dès 1864. Toutefois, ces pièces n'ont pas été identifiées sur le moment comme étant des propulseurs. L'interprétation de ces pièces en tant que propulseurs ne sera faite qu'en 1891 par de Mortillet " Les magdaléniens avaient connaissance du propulseur à crochet " (Mortillet, 1891) qui les rapproche des womera utilisés par les aborigènes australiens. Mais Mortillet n'est pas le premier à avoir fait le rapprochement entre les pièces magdaléniennes et les armes utilisées par les Australiens. En effet, dès 1864, un correspondant fait part du rapprochement possible à E. Lartet (Cattelain, 1988).

tableau 1 : origine géographique et état de fragmentation (Cattelain 1988) (ent. : entier ; fr.d. : fragment distal ; fr.p : fragment proximal)

La répartition chronologique des propulseurs trouvés en Europe de l'ouest s'étend durant le Paléolithique supérieur du Solutréen final (± 17 500 BP) au Magdalénien final (±12 500 BP) la pièce la plus ancienne trouvée est le crochet de propulseur de Combe-Saunière (Cattelain, 1989) (fig 3: crochet de propulseur de Combe Saunière (Cattelain 1988)

Il est également important de préciser que l'on a retrouvé des propulseurs dont les parties distales portent des traces d'emmanchement visibles. La partie distale probablement fabriquée le plus souvent en bois n'a jamais été conservée.

Le cas des projectiles est, quant à lui, plus problématique. En effet, il ne subsiste pas de projectile conservé dans son intégralité (hampe et pointe de projectile). Les découvertes ne concernent que les pointes de projectile. Or si le mode d'utilisation de certaines pointes en matière animale ou minérale semble assez bien établi, notamment pour le Solutréen final et le Magdalénien. il reste de nombreux cas où le mode de propulsion reste énigmatique.

B : l'arc

1 / définition

L'arc peut être défini comme " un ressort à deux leviers reliés par une corde " (Hamilton, 1982). On peut distinguer trois types d'arc : l'arc simple, l'arc renforcé et l'arc composite (Bergman et McEwen, 1997).

Seul l'arc simple sera pris en considération ici les deux autre types n'étant pas représentés durant la période qui nous intéresse. L'arc simple est fabriqué à partir d'un seul morceau de bois travaillé de manière à pouvoir emmagasiner l'énergie potentielle sans qu'il ne se rompre. L'arc est composé d'une poignée dans la partie médiale, de deux branches symétriques ou non qui emmagasinent l'énergie potentielle et, souvent, aux deux extrémités d'encoches destinées à retenir la corde.

2 / mode de fonctionnement.

a : l'arc

L'utilisateur arme l'arc sur lequel une flèche est encochée à l'aide de ses deux bras (l'un tient la corde, l'autre la poignée de l'arc). Quand on encoche une flèche et que l'arc est armé, celui-ci emmagasine de l'énergie potentielle dans ses branches (parties flexibles). Lorsque la flèche est décochée, cette énergie potentielle lui est retransmise en plus ou moins grande partie sous forme d'énergie cinétique et la flèche est mise en vol (McEwen et ali, 1988). Ce système permet d'être très précis et permet une plus grande économie de mouvement que le tir au propulseur, ce qui favorise son utilisation en milieu boisé.

b : le projectile.

La flèche est composée d'une pointe, d'un fût et d'un empennage. La pointe peut être en matière végétale, animale ou minérale. Le fût est en matière végétale, il comporte le plus souvent une encoche dans sa partie proximale. L'empennage quand il est présent peut être constitué de une, deux ou trois parties de plumes ou plumes entières. Il sert à stabiliser la flèche durant son vol.

3 : pièces archéologiques

Les premiers arcs ont été découverts à la fin du dix-neuvième siècle dans des sites palafittes de Suisse mis à jour par de forte sécheresses. En effet, les problèmes liés à la conservation des arcs ainsi que des flèches sont très importants à cause de la matière même dont ils sont constitués, le bois . Les découvertes se sont succédées à intervalles réguliers tout au long du vingtième siècle. Ces découvertes une fois datées ont permis de fournir un cadre chronologique ( cf. tableau 2) qui débute au Mésolithique avec les pièces découvertes à Stellmoor et datées à +/- 11000 BP dans des tourbières allemandes (Insulander, 2000). Ces pièces ont été très rapidement décrites comme étant des fragments ou des arcs entiers non seulement par analogie avec des pièces ethnologiques mais aussi et surtout par analogie avec des arcs utilisés à l'époque de la découverte. Puis on trouve des pièces qui s'échelonnent à un intervalle chronologique régulier comme l'arc de Vis I ou celui d'Holmegaard dans un état de conservation remarquable (cf fig.4 : Arcs mésolithiques de Holmegaard (haut) et Vis I (Bas) (Bellier et Cattelain 1998)). Toutes ces pièces ont été retrouvées en milieu humide (lacs, tourbières) ou, cas exceptionnel en milieu glaciaire (Similaun (Egg et Spindler, 1992)). Néanmoins il existe un point assez surprenant : en effet, si l'on effectue une étude technologique précise, on se rend compte assez rapidement que les hommes de l'époque ont su tirer le meilleur partis possible des matériaux mis à disposition et ce dès les découvertes les plus anciennes (Insulander, 2000), en utilisant des propriétés de certaines essences de bois ainsi que des principes mécaniques qui n'ont été mis en valeur que récemment (Baker, 1992).

A ces arcs ou fragments d'arcs, on peut ajouter des flèches ou fragments de flèches trouvés, eux aussi, à partir de la fin du dix-neuvième siècle. Les pièces les plus anciennes ont été trouvées sur le site de Lila Loshult en Suède, elles sont datées à ± 11000 BP (Cattelain, 1997) et sont très légèrement antérieures aux flèches trouvées à Stellmoor.

Si l'on établit une comparaison chronologique entre les arcs et les flèches retrouvés, on arrive à une certaine concordance des dates faisant remonter les origines de l'arc au moins à 11000 BP soit durant le Mésolithique. Pourtant un problème subsiste : leur niveau technologique déjà très accompli (cf. infra.).

 

localisation

état

datation

essence

source

Stellmoor (ger)

fragments

± 10800BP

pin

Insulander, 2000

Holmegaard (dk)

Entier+fragments

± 8500BP

orme

Comstock 1993

Wiss (Russie)

Entiers+fragments

± 8000BP

Pin Epicéa

Bellier et Cattelain1990

Brabrand (dk)

entier

Mésolithique final

frêne

Rausing 1967

Clairvaux (suisse)

fragments

Néolithique final

?

Pétrequin 1984

Hauslabjoch (ita)

fragmenté

± 5200BP

if

Junkmanns 1996

Ochsenmoor (ger)

fragments

± 5000BP

if

Comstock 1993

Meare Heath (U.K)

entier

± 4800 BP

orme

Comstock 1993

Ashcott Heath (U.K)

fragments

± 4600 BP

??

Comstock 1993

Charavines (fra)

entier

± 4400BP

if

Pétrequin 1984

Fiave (ita)

entier

Début age du bronze

?

Perini 1987

Tableau 2 : origine géographique, état, age, et essence d'arcs (non exhaustif)

localisation

nombre

datation

état

source

Stellmoor (ger)

105

± 10800BP

Entier+fragments

Junkmanns 1996

Lila Loshult (suède)

1

± 9500BP

fragments

Cattelain 1997

Holmegaard (dk)

?

± 8000BP

fragments

Becker 1945

Zug (Sw)

1

néolithique

Partie distale + pointe

Junkmanns 1996

Hauslabjoch (ita)

12

± 5200BP

entier

Egg et Spindler 1992

Charavines (fra)

?

± 4400BP

?

Pétrequin 1984

tableau 3 : origine géographique, age et essence de flèches (non exhaustif)

 

 

II/ Méthode d'étude et cadre chronologique.

Une fois un premier cadre chronologique établi, il convient de rechercher quels sont les élément susceptibles de le modifier. L'un de ces éléments que l'on trouve couramment au cours des fouilles est la pointe de projectile lithique. En effet, de par le matériau utilisé, les problèmes de conservation sont moindres et les vestiges plus nombreux. Une pointe telle la pointe à cran solutréenne a très probablement été utilisée à l'aide d'un propulseur, plusieurs expérimentations l'ont démontré (Geneste et Plisson, 1986 ;)et la présence de propulseurs solutréens semble le confirmer. Toutefois, il existe plusieurs pointes, dont la fonction de projectile est probable mais dont on ne connaît pas le mode de propulsion. La pointe de la Gravette et l'une de ces pointes.

A : définition et cadre chronologique de la pointe de la Gravette.

Il s'agit d'une " pièce à dos rectiligne sur lame élancée à profil droit façonnée par une retouche abrupte, directe ou croisée, dont l'extrémité distale pointue et l'extrémité proximale en pointe ou en ogive sont aménagées par une retouche directe ou inverse, marginale ou couvrante qui affecte le bord opposé au dos ou à la face plane " (Demars et Laurent, 1992) (cf fig. 5: pointes de la Gravette : 1,7,11 : Laussel ; 2 : Fongal ; 3 à 6,8,9 :la Gravette ; 10 : Tourtoirac ; 12 : Sergeac (Demars et Laurent, 1989)).

La pointe de la Gravette est caractéristique du Gravettien, on la retrouve surtout dans des niveaux de Gravettien ancien et dans des niveaux de Gravettien supérieur.

B : fonction

Les expérimentations effectuées tendent à démontrer que les pointes de la Gravette étaient, entre autre, des pointes de projectile : " au moins une des fonctions des pointes de la Gravette était bien celle de projectile. " (O'Farrell, 1996 ). D'autres chercheurs sont par ailleurs arrivés à la même conclusion (Cattelain et Perpère, 1993). Néanmoins, il est important de préciser que les pointes de la Gravette n'ont pas servi exclusivement de pointes de projectile et elles ont aussi pu servir de couteau à dos ou de perçoir (O'Farrell, 1996).

Mais cela ne répond pas à la question de savoir quel était le mode de propulsion des pointes de la Gravette, selon O'Farrell, la pointe de la Gravette signalerait l'origine de deux innovations : " Le choix d'une pointe légère en silex comme tête d'armature compensant la perte d'énergie cinétique par un meilleur pouvoir pénétrant et vulnérant [et] le propulseur qui accroît la vélocité du projectile répondant ainsi à la nécessité d'une plus grande précision " (O'Farrell, 1996). De même, les expérimentations menées par Cattelain et Perpère quant à l'utilisation de la pointe de la Gravette comme armature destinée à être tirée depuis un propulseur s'avère concluante. Néanmoins, les expérimentations de Cattelain et Perpere ont aussi consisté à tirer ces mêmes pointes à l'aide d'arcs (expérimentation qui n'a pas été menée de manière intensive par O'Farrell), et les résultats se sont là aussi avérés concluants : la pointe de la Gravette est un projectile adapté tant au tir à l'aide d'un propulseur qu'au tir à l'aide d'un arc. Toutefois, il faut garder à l'esprit que ce n'est pas parce que l'expérimentation a montré que le tir de pointes de la Gravette était possible avec un arc que ce mode de propulsion a réellement été utilisé. Il semble malgré tout que l'on puisse sans trop de réserve considérer le propulseur comme le mode de propulsion le plus probable des pointes de la Gravette. L'expérimentation de la propulsion de pointes de la Gravette à l'aide de modes de propulsion différents a donc fait office de test de faisabilité : elle confirme la possibilité de propulser ces pointes à l'aide d'un propulseur ou d'un arc mais ne fournit pas de réponse discriminante.

III discussion

A tous ces faits accumulés, on peut ajouter plusieurs données fournies par l'observation ethnographique. La première donnée est évidente mais on l'oublie souvent : les Inuits , jusque dans les périodes sub-actuelles, ont eu un usage combiné de l'arc et du propulseur (Murdoch, date de publication non connue.) pour des activités cynégétiques différentes : le propulseur était utilisé depuis un kayak pour la chasse aux mammifères marins et l'arc était utilisé pour la chasse aux mammifères terrestres. De plus, ces deux armes sont arrivées chez eux à un niveau de complexité important dans la fabrication. Cela nous emmène naturellement à faire cette première hypothèse, il a probablement existé une période de transition assez longue entre le propulseur et l'arc. Cette hypothèse se trouve renforcée par certaines données archéologiques :

- si l'on observe les arcs les plus anciens retrouvés (Stellmoor) on se rend rapidement compte du niveau de complexité élevé de la chaîne opératoire qui a mené à la fabrication de ces arcs : choix du matériau, forme donnée à l'arc, il paraît donc probable que le principe de l'arc ait été connu bien avant les dates les plus anciennes attestées.

- De plus, les propulseurs les plus récents retrouvés correspondent à la fin du Magdalénien, or on observe durant l'Azilien qui lui succède une diminution significative de l'industrie osseuse, ce qui laisse à penser que des propulseurs auraient pu être fabriqués en matériau végétal à l'Azilien après avoir été fabriqués en matière osseuse au Magdalénien. Les données de l'ethnologie ne vont pas à l'encontre de cette hypothèse , en effet, on peut observer en Papouasie Nouvelle-Guinée des propulseurs réalisés entièrement en matière végétale (Cattelain et Rieu, 1999).

De même, cette hypothèse d'un propulseur en matière végétale peut s'appliquer aux périodes les plus anciennes. Rappelons qu'il est très probable que les pointes de la Gravette aient été utilisées à l'aide d'un propulseur mais on n'a pas, pour l'instant, retrouvé de pièce archéologique pouvant faire penser à un propulseur. Il est donc possible que ces pièces en matériau périssable n'aient pas été conservées.

Un deuxième élément est très intéressant : les expérimentations menées par Cattelain et Perpère sur l'utilisation de la pointe de la Gravette ont montré qu'il était difficile, si ce n'est impossible, de déterminer le mode de propulsion en se basant uniquement sur la pointe du projectile, Cattelain va même plus loin en stipulant que :" la discrimination entre pointe de sagaie et pointe de flèche sur la base de simples critères morphologiques et morphométriques ne paraît pas possible pour la majorité des pointes paléolithiques " (Cattelain, 1997). Les expérimentations effectuées par le groupe de Technologie Fonctionnelle des Pointes de Projectile Préhistoriques (TFPPP) n'ont pas amené de résultats plus concluants quant au mode de propulsion (Geneste et Plisson, 1989). Cette observation sur des pointes de la Gravette peut tout aussi bien s'appliquer aux pointes Mésolithiques n'excluant pas, de ce fait, l'usage du propulseur au Mésolithique. Cepandant, Cattelain reconnaît aussi que " certaines différences sont visibles entre les tirs effectués avec l'arc et ceux effectués avec le propulseur : le propulseur produit plus de traces d'usure et les traces d'utilisation produites par l'arc sont plus prononcées et extensives : cela est vrai pour l'amplitude des cassures par flexion et pour la longueur des enlèvements burinants " (Cattelain, 1997). Mais ces différences ne sont pas quantifiables de manière fiable. Par conséquent, elles ne peuvent que très difficilement être utilisées comme marqueur d'un mode de propulsion particulier.

Un troisième élément à prendre en compte est la possibilité que :

-le projectile et sa pointe aient été réalisés entièrement en matériaux végétaux. Cet exemple existe entre autres chez les aborigènes australiens la pointe de la sagaie est équipée d'une barbelure réalisée en bois dur (Bindon et ali, 1987). Ainsi, le projectile ne laisserait pas de trace visible pour l'archéologue.

-Du poison ait été utilisé. On trouve cette technique notamment chez les San du désert du Kalahari (Hitchcock et Bleed, 1997). Cette technique ne laisse pas de trace aisément identifiable sur le projectile et ne nécessite pas un projectile au pouvoir aussi vulnérant que lorsque le chasseur ne se base que sur le pouvoir hémorragique de sa pointe de projectile.

Conclusion

Ainsi nous pouvons retirer plusieurs enseignements des donnés récoltées et commentées.

Tout d'abord, nous avons une première base chronologique pour l'élaboration d'un cadre d'utilisation du propulseur et de l'arc grâce aux pièces archéologiques retrouvées au cours de fouilles. Le propulseur est vieux d'au moins 17500 ans et à disparu en Europe occidentale au plus tôt il y a 12500 ans ; l'arc est vieux d'au moins 11000 ans. Néanmoins les données indirectes (pointes de projectiles) combinées à certaines données de l'ethnologie permettent de remettre partiellement en question ce cadre.

Selon les données de l'expérimentation (O'Farrell, 1996 ;) le propulseur remonterait au moins au Gravettien et la date de 11000 ans attribuée à l'arc pourrait être considérablement reculée. Toutefois, ce n'est pas parce qu'une pointe peut techniquement être utilisée avec un arc qu'elle l'a forcément été. De même ce n'est pas parce qu'une pointe était utilisée avec le propulseur que l'arc n'était pas utilisé à la même période (et cela pas forcement avec le même type de pointe). Il convient donc de traiter avec prudence toute donnée abondant du coté de l'arc ou du propulseur sans pour autant la négliger.

A cela, on peut rajouter que si cette étude s'est volontairement limitée aux pointes de projectile lithique, il faut aussi prendre en considération les pointes de projectile en matériau osseux qui sont très probablement susceptibles de nous apporter des informations intéressantes concernant le cadre chronologique. Cette étude ne doit pas être considérée comme une fin en soi, mais comme une base de départ. A ce titre, il est intéressant de noter que dans la littérature consacrée à la chasse dans la préhistoire, certains sujets n'ont pas été abordés. Ainsi, plusieurs pointes, telles les pointes de la Font Robert, par exemple, n'ont pas été étudiées de manière approfondie et des sujets tels l'utilisation conjointe de l'arc et du propulseur pour des tâches différentes ou encore l'utilisation de poisons n'ont été qu'effleurés ou pas même abordés. Tout ce que l'on sait concernant la chasse durant la préhistoire c'est que l'on ne sait rien, ou pas grand chose, mais cela est déjà beaucoup de le reconnaitre. De nombreuses études restent encore à réaliser.

Bibliographie